La ville joyeuse - dans la revue AURA Nr. 109, été 2021 - Thème Ville(s)
Je suis née près du ciel, dans une mansarde de la ‘ville joyeuse’. Mon berceau était meublé de villas luxueuses, témoignant d’un passé prospère du pays, qui se mélangeaient à de petites maisons écorchées et sombres, reliques oubliées entre les grands bâtiments gris, tristement modernes, occupés par les gens de la classe ouvrière. Au temps des questions, j’en avais toujours une qui me taquinait : « dis-moi, maman, pourquoi notre ville se nomme-t-elle Bucuresti[i] ou ‘ville joyeuse’ »? Petit à petit j’ai appris son histoire qui disait qu’il était une fois un berger nommé Bucur qui menait son troupeau sur les rives des ruisseaux Dâmbovita et Colentina, à une soixantaine de kilomètres du Danube. Que le terrain, en grande partie marécageux, avait poussé ses moutons vers les bois de Vlasie, sur la colline de Saint Athanase. Que le berger, qui était aussi laboureur et pêcheur, a mis de côté un sou après l’autre et a fait fortune. Que, pour certains, il passait pour un prince des voleurs et pour d’autres, pour un riche commerçant dont l’avoir n’était pas tout à fait propre. Et, enfin, selon une autre légende plus clémente, il aurait été fils de voïévode. Peu importe, vers l’an 1346 il a bâti sur ces endroits peu accueillants une petite église, autour de laquelle une bourgade a poussé. Et ce petit village, situé au croisement des routes commerçantes venant de l’orient et de l’occident, est devenu, en peu de temps, une ville florissante.
On m’a dit aussi que, selon la tradition du baptême des lieux, le nom de la ville a suivi celui de son bâtisseur Bucur, un dérivé du mot ‘bucurie’[ii]. À la même occasion j’ai appris ce que c’était une « capitale » quand on m’a dit qu’environ un siècle plus tard Bucuresti est devenue la résidence du trône des Principautés Roumaines. C’était sous le règne du prince redouté Vlad Tepes ou Vlad l’Empaleur, alias Dracula, surnoms donnés par ses contemporains. Et pour cause ! Il punissait ses ennemis, en les empalant. Jamais la ‘ville heureuse’ n’avait été aussi malheureuse, ‘propre’ et criarde qu’aux temps des jérémiades des voleurs et des envahisseurs ottomans dont les corps embrochés, dépenaillés par les vautours, bordaient le long des routes.
À travers la petite lucarne en forme de paupière je ne voyais que ma rue, le ciel et quelques toits lointains. Agrippée à l’œil de la maison, je guettais le passage matinal du laitier aux moustaches blanches, touffues, qui dépêchait son chariot rempli de bidons au lait frais, en criant « il est arrivé le laitier, il est arrivéééé ». Mais, plus que tout, j’attendais la chanson de l’affûteur de couteaux « venez, venez, j’ai des couteaux à aiguiser pour vous découper ». Quant au marchand de balais, j’aurais tant voulu répondre à sa gentille invitation : «’tit balais, le balai, achetez un ’tit balai». Petite fille insouciante, j’étais heureuse dans ma ‘ville joyeuse’ où mes parents comptaient chaque sou pour tenir bon en ces temps-là, faucheurs de rêves et d’espoirs. « Pourquoi pleures-tu, maman ?...». Mais toute trace de tristesse fondait sous le soleil de dimanche quand mon père m’emmenait au Parc de la Liberté. Liberté !! Comme ma petite main écrasée dans celle de mon père me faisait mal, lorsqu’il perdait le sourire en pensant au jour du lendemain… « Pourquoi me serres-tu si fort, papa ?... »
Bien que j’aie dû la quitter un jour, je n’ai jamais cessé d’aimer ma ‘ville joyeuse’. J’y reviens souvent pour voir un spectacle ou pour revoir les gens et les lieux qui me connaissent. Et quand je n’y suis pas, je ferme les yeux et me mets à courir dans les rues imaginaires de ce ‘petit Paris’ énigmatique, cosmopolite, verni par endroits d’un balkanisme parfois désespérant, tantôt vaincu, tantôt triomphant dans les méandres alambiqués de l’histoire. Des rues ?... Y en a combien à Bucarest ? Je ne saurais pas le dire. Pour moi, cette ville n’a qu’une seule rue : la rue de mon enfance.
©Antonia Iliescu
20.04.2021
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[i] Bucarest
[ii] Joie
